La querelle du jean

La querelle du jean

Le glas du jean slim aurait-il sonné ? SI les Millenials tentent de faire front pour retarder sa disparition, la GenZ semble l’avoir banni pour de bon. Nouvelles icônes musicales, mouvement du body-positive, tendance du vintage… Explication d’une guerre de style.

Par Ophélie Francq

Niché dans un café du 9ème arrondissement, un couple semble tendu. En tendant l’oreille, il faut comprendre qu’en pleine session shopping, monsieur (approximativement 35 ans) a « subtilement » tenté de faire comprendre à sa jeune bien aimée (25 ans à vue d’œil) qu’elle pourrait parfois s’acheter des jeans plus serrés. Elle qui a un corps si joliment formé. La jeune femme s’offusque. Selon elle, slim rime avec inconfort, has-been et années lycée. Monsieur tient ses positions, dans son cercle d’amis, les femmes le portent avec fierté.

Sans le savoir, ce couple est symptomatique d’une véritable querelle générationnelle autour du jean. Un conflit entre les Millénials (désignant les personnes nées entre la fin des années 1980 et 1996) et la génération Z (ceux nées entre 1997 et 2010). Même les réseaux sociaux s’enflamment. Sur Tik Tok en janvier dernier, plus de 8 millions d’utilisateurs ont arboré la mention #MillenialsVSGenZ après la publication d’une vidéo conseillant de brûler ou découper les jeans slims.

Côté mass-market, Sabrina Pelissier, du cabinet de tendance Leherpeur Paris, analyse : « Depuis plusieurs saisons, le mum jean a remplacé le slim comme silhouette principale. Mais pour ces enseignes, le slim reste un pantalon incontournable. Il est toujours proposé mais n’est plus mis en avant sur des silhouettes, sur des vitrines…» En 2020, si chez Mango, H&M et Pull & Bear, ce sont les coupes slim qui dominent encore les rayons. Chez Zara et Uniqlo, seulement un tiers leur est désormais réservé.

De la « brindille » au body-positive

Percés du flare, mum, droit, baggy… Une évolution qui interroge, mais surprend peu. Depuis sa naissance, le jean accompagne les changements sociaux et culturels de chaque époque.

Or, dans l’histoire, le slim naît d’abord « avec le rock », souffle Sophie Lemahieu, historienne de la mode : « Notamment avec Mick Jagger dans les années 60 qui le portait extrêmement moulant. Un geste scandaleux car ce jean mettra en valeur toute son anatomie. »

Très inconfortable (l’élasthanne n’existait pas encore), il faudra attendre les années 2000 pour que slim s’impose. Des Strokes à Pete Doherty, ce style de pantalon devient un symbole fort des milieux rock variés contestataire « propulsé ensuite par des it-girls comme Kate Moss. Il se retrouve rapidement associé à un corps féminin sans trop de formes, mince voire maigre.» Le jean slim inonde le marché et devient le basique dont les Millenials ne veulent plus se séparer (ils se sont longtemps battus pour rentrer dedans.)

Or, pour la Gen Z, la scène rock a fait son temps. Le cabinet de tendance Leharpeur observe : « Le cool est désormais lié aux années 90, porté par le hip hop, le rap mais aussi l’univers du skate. Les coupes sont alors plus larges, jusqu’à la tendance des baggy chez les plus jeunes. »

Et désormais, les jeunes refusent d’être affublés d’une unique silhouette féminine slim. Les standards du corps ont changé « Nous sommes dans un mouvement de body-positive. » Certes, les nouvelles icônes restent souvent minces mais ont aussi des hanches, des fesses… Des morphologies pas toujours mises en valeur par le jean slim.

Pour Domitille, une des créatrice de la jeune marque Soeur : « L’objectif n’est plus de courir vers une silhouette filiforme, il faut que ce soit harmonieux. Flotter un peu dans son vêtement fait une plus jolie allure. On sent quand quelqu’un est serré et c’est tout de suite moins esthétique. »

La recherche du jean authentique

Même les jeunes trentenaires, à la croisée de la génération Y et Z semblent basculer.

Devenues accro au 501, portées par la tendance du vintage : « Elles ont ce look un peu plus femme, celui d’une fille qui travaille déjà. Une silhouette plus droite que l’on retrouve moins dans les grandes enseignes. Très portées par Jeanne Damas, Imparfaite, Sézanne », explique le cabinet de tendance. Une recherche d’un jean plus authentique dans une époque où le choix est infini. Les matières naturelles ont alors la côte et l’élasthanne (très présent dans les slims) devient l’ennemi. 1 % dans les 501, presque pas chez Soeur ou encore chez Rouje.

Une mode qui, en passant, fait du bien à la planète car avec plus de 5% d’élasthanne dans un jean, impossible de le recycler.

« Rock’n’roll never dies » ?

Soyons pragmatiques, avec ses codes rocks rassurants, le jean slim n’est pas prêt de disparaître et reste (très bien) porté par quelques personnalités comme Lou Doillon, Caroline de Maigret ou Charlotte Gainsbourg qui vient même d’en désigner un pour Zara. Lors des derniers défilés, on note également un retour de la silhouette slim : pantalon en cuir moulant chez Céline, combinaison en lycra rouge chez Yves St Laurent, cuissardes XXL chez Givenchy… Un retour du slim mais sans le jean ?